Phaedra's Love (Sarah Kane)

2000 - 2001




Production : 
Ouvre le chien,
 Théâtre National 
de 
Bordeaux - Aquitaine,
 Théâtre National
 de Toulouse,
 Théâtre de la Bastille,
 C.I.C.V Pierre Shaeffer. Avec l’aide du Cargo, Maison de la Culture 
de Grenoble, du Thécif, du Théâtre
 Arc-en-ciel de Liévin.



Dépressif, enfant gâté, Hippolyte passe la plus grande partie de la journée à engraisser, à satisfaire ses besoins sexuels, et à regarder des films hollywoodiens sur l’écran de son téléviseur High Tech. Strophe sa demi soeur, dissuade Phèdre sa mère, d’attiser d’une façon où d’une autre le feu qui brûle entre elle et Hippolyte. Cynique et désabusé, ce dernier provoque sa belle mère le jour de son anniversaire. Dans un ultime abandon, celle-ci lui “offre” une fellation en guise de cadeau. Insatisfait Hippolyte la renvoie dans ses appartements. Phèdre se tue par désespoir. Strophe accuse son demi-frère de viol sur sa personne et sur celle de sa mère, responsable de son suicide. Hippolyte invente un mensonge à Strophe, lui annonçant qu’il aurait avoué à Phèdre, les relations incestueuses entre Strophe et Thésée (l’époux légitime de Phèdre). Leur lutte verbale se transforme en une étreinte physique. Accusé de viol, Hippolyte se complaît dans cette situation plutôt que dans celle d’un inactif gras et décadent. Fataliste il avoue ce viol qu’il n’a pourtant pas commis au prêtre venu le voir en prison, car comme tous les autres hommes la “nature” et non un hypothétique Dieu,  l’a fait mauvais. Troublé par ce propos, le prêtre fait une fellation à Hippolyte. Aux portes de la Cour, la foule se masse pour protester contre ce crime. Parmi elle, Thésée et Strophe déguisés, venus se confondre avec le peuple qui gronde. Au moment où l’on fait défiler Hippolyte, celui ci s’échappe devant les jets de pierres et tombe dans les bras de Thésée qui le livre à un homme qui l’étrangle. Strophe prend alors le défense de son frère et se fait violer par Thésée qui ne la reconnais pas. Il lui tranche la gorge.  S’apercevant de son erreur, Thésée se tue à son tour. Dans un dernier souffle, Hippolyte en appelle aux vautours qui le dévorent.

La pratique du plateau aura permis aux bouches de se faire à l’incision de la langue. Rapide, incisive, ce n’est pas tant la forme mais l’urgence de dire qui précipite la réalité de ce théâtre. 
Quand l’implacable devient le nécessaire il convient de laisser traverser les corps par la parole - couteau déchirant en un acte salvateur les limbes d’un théâtre qui n’en finit toujours pas de crever. Seulement, il ne faudrait pas voir en Sarah Kane, que l’égérie d’un nouveau courant, un phénomène, un monstre de foire que l’on désigne volontiers d’un doigt complaisant, comme si décidément ce nouveau siècle ne pouvait comme l’autre, se passer de héros. 
Ici, c’est la vérité toute crue, la perte des repères dans une société britannique noyée par le legs du thatchérisme, qui guident l’oeuvre. Phaedra’s Love est en ce sens une tragédie de l’intime gangrenée par une vison du chaos de nos sociétés contemporaines, et dont l’intensité brise les codes habituels de la représentation. Ni métaphore, ni parabole, ni emphase, seulement la fulgurance lucide dont la distorsion se limite au reflet exact de ce monde lui-même. Une autre Phèdre, une autre langue, parce que le théâtre doit aussi réinventer ses mythes et ses figures. A l’origine le texte de Sénèque excavé de la poussière et recraché du magma pétri des préoccupations visionnaires d’une enfant du désordre. Ici, l’artiste s’est volontairement placée au centre de son oeuvre, parce que la question du choix ne demeure pas dans les mots écrits mais aussi dans les actes. Cette phrase extraite de “Crave”, l’avant-dernier texte de Sarah “Je ne suis pas ce que je suis, je suis ce que je fais”...
Une autre “suicidée de la société” qui confirme dans cette ultime ponctuation la force de sa lucidité. Puisque il nous faut croire, pauvre imbéciles, que le théâtre sert encore à quelque chose, gageons que ce miroir nous renvoit le témoignage actif de notre impuissance.

Renaud Cojo


Notes de mise en scène

Les éléments du drame sont en place. Réappropriation de Phèdre, où les êtres se consument dans le néant de la misère humaine et des instincts les plus bas : l’inceste, le pouvoir, la vengeance.
 Le désir de rédemption, sentiment en filigrane qui plane malgré cette connaissance implacable de l’homme constitutivement mauvais. A la recherche d’un “ordre” qui n’est certainement pas divin, Hippolyte, personnage central du désespoir pourrait être ce poète accablé d’une lucidité de la fatalité tels les personnages clefs de la mythologie d’aujourd’hui, visionnaires d’un absolu rongé par le chaos. 
Le traitement devra être celui du huis clos où toutes les portes fermées de l’alcôve princière ou de la cellule de prison, ne laisseront entrer que les forces qui s’opposent et finalement se rompent au contact de l’impérieux dégoût d’Hippolyte. Lutter contre un naturalisme parasite, pour la stylisation d’un réalisme dans un espace de théâtre strict. Pas de “véritable” décor (qui nuirait à cet état d’urgence), mais une cage de scène presque vide tenue par les corps chancelants et livrés à l’implacable issue d’une parole-couteau. 
Seule la télévision ouverte sur la potentialité d’un monde meilleur (films hollywoodiens, scène extérieures et de foules) permettra un traitement d’une “autre” réalité, rêvée celle-là, puisque comme nous le savons dans nos sociétés contemporaines, images et réalités se confondent.

 

Sarah Kane est née à Brentwood dans le Comté d’Essex, le 3 Février 1971, au sein d’une famille de la classe moyenne. Son père est journaliste au Daily Mirror. Elle étudie l’art dramatique dans les universités de Bristol et de Birmingham. En janvier 1995, à la fin de ses études, Anéantis sa première pièce, est créée au prestigieux Royal Court de Londres, suscitant d’énormes remous dans la presse qui la qualifie de “mauvaise fille du théâtre britannique”. 
Rapidement jeune égérie du théâtre anglais contemporain, elle révolutionne en peu de temps et durablement le théâtre moderne. Ses pièces sont montées et jouées à travers l’Europe entière. Sarah Kane, savait mieux que quiconque de quels misères et drames les quotidiens et tabloïds britanniques se repaissent. Ses parents avaient cherché à l’enrôler dans le “Nouveau-Né Christianisme”, d’où les multiples soubassements apocalyptico-bibliques repérables dans son oeuvre. En 1998, inquiète du scandale autour de son nom, elle présente sous pseudonyme d’abord, son ultime texte Crave (Désir fou), après Phaedra’s Love et Cleansed. Depuis le 20 Février dernier, son oeuvre est close. “Dire la vérité me tue”... avancera t’elle quelques semaines avant de mettre fin à ses jours. Comète blessée et maintenant disparue, témoin d’un monde en pleine dépression, elle nous laisse quatre miroirs de celui-ci, sous forme de testament.
 A l’urgence d’écrire de Sarah Kane, il faudrait répondre par la nécessité d’un théâtre débarrassé de sa poussière où l’ambigüité du réalisme n’aurait plus sa place. La rage de dire une certaine vérité n’ayant pas trouvé l’écho en France de nombreuses mises en scène, il me semble vital que le théâtre de Sarah Kane puisse enfin compter parmi les questions encore trop peu explorées en dehors de cet “art du prolongement’, que le théâtre doit poser à la société d’aujourd’hui. 
Ici, c’est l’urgence de dire dans une société britannique noyée par le legs de l’après Thatchérisme, la perte des repères, qui guide l’oeuvre. Ses pièces si violentes soient elles, ne sont pas des métaphores où autres paraboles d’un monde sur le déclin, mais le reflet exact de ce monde lui-même. Il y a dans le mot représentation malgré tout, une notion de distance qui interroge la forme même du théâtre. 
Ici, c’est la vie elle même qui suspecte l’idée d’un théâtre vieillissant et qui nie cette flagrante vérité du chaos. En tous cas, l’écriture de Sarah Kane nous interroge aussi probablement sur la fonction du spectateur-témoin, son rôle au sein d’une société dite de spectacle, et qui se confirme avec insistance. Ici l’artiste s’est volontairement placée au centre de son oeuvre, une autre “suicidée de la société”, et qui ponctue d’une manière définitive la force de sa lucidité.


Extrait

Phèdre : Je t’aime. 
Silence
. Hippolyte : Pourquoi?
 Phédre : Tu es difficile. Caractériel, cynique, amer, gras, décadent, gâté. tu restes au lit toute la journée et planté devant la télé toute la nuit, te traînes dans cette maison avec fracas les yeux bouffis de sommeil et sans une pensée personne. Tu souffres. Je t’adore. 
Hippolyte : Pas très logique.
 Phèdre : L’amour ne l’est pas. 
Hippolyte et Phèdre se regardent en silence. 
Il reporte son attention sur la télévision et la voiture.
 Tu as déjà songé avoir des rapports avec moi? 
Hippolyte : J’y songe avec tout le monde.
 Phèdre : Ca pourrait te rendre heureux? 
Hippolyte : C’est pas tout à fait le mot.
 Phèdre : Non, mais - Tu trouverais ça bon?
 Hippolyte : Non, c’est jamais bon. Phèdre : Alors pourquoi le faire?
 Hippolyte : La vie est trop longue.

Sarah Kane



Presse

En quatre textes, Sarah Kane a bouleversé le théâtre britannique de la fin du siècle. Textes incisifs, durs, violents à la hauteur de la détresse qui devait l’emporter. C’est à la scène monstrueuse de Sénèque, le Romain cannibale, que Sarah Kane emprunte Phèdre, Hippolyte, Thésée et le ballet de l’incestueux adultère. Hippolyte en prince punk pris dans la léthargie crade où l’enferme un monde inhumain, objet passif du désir de tous, hommes et femmes, annonce un nihilisme apocalyptique. Sarah Kane est dans un vertige que la mise en scène de Renaud Cojo accompagne jusqu’à la lisière du voyeurisme. Une extraordinaire brutalité, un extraordinaire inconfort, une extraordinaire fin de partie pour un monde qui ne passe pas. Et où rien d’autre ne passe plus que la mort, donnée, volée, acceptée, reçue, partagée, rendue, noires promesses.

P.G. (Rouge, Septembre 2000)

L’engouement pour le théâtre de Sarah Kane n’a fait que croître depuis le suicide de la jeune dramaturge en février 1999 à l’âge de vingt-huit ans.(...). Avec un léger décalage par rapport à d’autres pays, l’Allemagne en particulier, la France à découvert cette œuvre composée de cinq pièces par le biais de la quatrième, la dernière représentée de vivant de son auteur : Manque (Crave). (...)
Pour sa deuxième pièce Sarah Kane, répondant à la commande du Gate Théâtre de Londres, devait écrire sa propre version d’un classique, de préférence une tragédie grecque ou latine. Elle s’arrêta à Phèdre de Sénèque à cause de " la famille sexuellement corrompue " représentée et de son caractère " absolument contemporain " : en 1996 quand elle monta Phaedra’s Love, les Windsor avaient pris l’habitude de laver leur linge sale en public.
" Le théâtre doit être sauvage, aigu, impératif " ; par une telle profession de foi le metteur en scène Renaud Cojo semble entrer en résonance avec l’univers de Phaedra’s Love (...). De ce fait, il se trouve directement confronté à la problématique du réalisme et du naturalisme, se heurte à la difficulté d’en résoudre les contradictions dans ses propos comme dans sa mise en scène. "A l’urgence d’écrire de Sarah Kane il faudrait répondre par la nécessité d’un théâtre débarrassé de tout esthétisme où l’ambiguïté du réalisme n’aurait plus sa place. (…) Lutter contre un naturalisme parasite, pour la stylisation d’un réalisme dans un espace de théâtre strict ".
Cette proposition se retrouve bien dans la scénographie : sur le plateau nu se déploie une aire de jeu en bois rouge, rouge comme les costumes, à l’exception de celui de Thésée en provenance du monde extérieur, rouge comme le papier cadeau des présents offerts à Hippolyte, comme les chaussettes pleines de morve ou de sperme jetées au hasard autour du canapé où le prince héritier reste " vautré ". Sur la paroi qui ferme au lointain le dispositif, vont s’ériger pour la scène de la prison des tiges métalliques, tout à la fois barreaux d’une cellule et signes de l’enfermement intérieur, va s’embraser un mur de flammes le long du corps de Phèdre, flammes du bûcher funéraire allumé par Thésée. Et en continu y sont projetées sur un écran les images de la télévision, puis le reportage filmé du lynchage d’Hippolyte par la foule rassemblée. (…) "Les infos. Encore un viol. Gamin assassiné. Guerre quelque part. Quelques milliers de boulots liquidés. Mais rien de tout ça n’a d’importance vu que c’est aujourd’hui l’anniversaire du prince héritier ". Ce jour-là Hippolyte n’est plus sorti depuis des mois. Il ne semble connaître le monde extérieur que par la télévision en permanence allumée. Il se lève à quatre heures de l’après-midi, passe le reste du temps à " regarder des films. Et à avoir des rapports sexuels ". D’ailleurs il reçoit le cadeau de sa belle-mère, Phèdre pour son anniversaire – une fellation – sans quitter les yeux de l’écran. Dommage qu’il n’y ait plus de téléviseur dans la cellule de prison où il est gratifié de la même attention par le prêtre venu le confesser ! Hippolyte a été accusé de viol par Phèdre avant qu’elle se suicide par pendaison ; il va être lynché par la foule, émasculé, vidé de ses entrailles et mourir avec un seul regret : " Si seulement il y avait pu avoir plus de moment de cet ordre ".
Le traitement spectaculaire du sexe met à rude épreuve les interprètes, en particulier Phèdre (Claude Degliame) et Hippolyte (Thierry Frémont), au demeurant excellents, et menace à chaque représentation de faire tomber la pièce dans le ridicule. En tout cas il en occulte la portée morale et métaphysique, l’interrogation sur la vérité et le mensonge, l’existence de dieu, manifestement centrale pour Sarah Kane. Celle-ci dit s’être nourrie pendant l’écriture du texte de Ball et la Vie de Galilée de Brecht, de l’Etranger de Camus. Mais Phaedra’s Love fait surtout penser à Caligula à cela près qu’on y dit : " J’encule Dieu. J’encule la monarchie " et qu’on y passe à l’acte sur scène.
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Monique le Roux (La Quinzaine Littéraire, Octobre 2000)

C’est une pièce difficile. Et simple pourtant. Certes, on peut comparer la version de Kane à celle de Garnier, Racine ou Sénèque. Noter sur un ton pénétré le recyclage de motifs tragiques classiques ne dit rien sur le contenu réel de cette pièce. Reconnaître que Kane s’est approprié le mythe classique de Phèdre et Hippolyte ne nous apprend rien.
 D’un idéalisme patent, masqué par l’apparente pornographie des scènes de masturbation, de fellation ou de lynchage, cette pièce fait le procès général de l’Homme. L’amour est le nom qu’on donne à cette succion totale de la substance vitale de l’autre – lors des fellations, il ne s’agit pas de donner du plaisir à l’autre -. La parole, ce ring pour la rixe perpétuelle du désir et de la domination. Le pouvoir, cette toile où l’action des uns est engluée dans l’existence des autres. Dieu, cette chose qu’on utilise pour pécher sans être inquiété, pour faire de ses fautes un diadème. Le pardon, cette supercherie pour perpétuer le droit de torturer. La mort, ce moyen subtil pour jouir de la vie.
 La pièce de Sarah Kane est écrite en fonction de cette thèse. La violence apparente met le spectateur en demeure de donner du sens à ce qui semble en manquer. La masturbation initiale, acte sans parole, est donnée dans un contexte de pornographie. Ces images contraignent à interpréter, reconnaître quelque chose de sien dans ce qu’on voit, ou repousser ces images, en refoulant ce qu’elles éveillent de morbide en soi-même.
 Toute la suite agit ainsi : violenter le spectateur afin de le forcer à adopter la position herméneutique ; Jusqu’au lynchage final dont la violence et la crudité surnaturelles – Hippolyte émasculé, éviscéré, déchiqueté et roué de coups, trouve le temps d’apprécier à haute voix, la splendeur de ce qui lui arrive : " Si seulement il avait pu y avoir plus de moments de cet ordre "- invitent à interpréter la damnation des hommes qui assassinent avec bonne conscience.
 Dire que Thésée en sort gagnant est un contresens. Thésée est comme le peuple, rempli de haine et de pulsion de mort ; à ceci près qu’il s’en aperçoit. Machine à tuer d’un pouvoir qu' régit la violence en la canalisant, non en la supprimant.
 C’est cet esprit, métaphysique et nietzschéen, qui doit guider la mise en scène. Renaud Cojo l’a compris, qu' joue à la fois la fidélité au texte et la beauté plastique des images. Pas de réalisme trivial, de l’hyperréalisme. Il faut un écrin à cet ignoble essentiel de l’homme. D’où la sobriété du décor, où le rouge signifie la richesse, les lourdes tentures des palais, et le kitsch sexuel. D’où la sobriété du jeu des comédiens (sublime Claude Degliame) (…). Le rythme est tendu, la lumière dosée. La beauté plastique évite la vulgarité. (…)

J-J.D. (Cassandre, Octobre 2000)

Hippolyte -Thierry Frémont, remarquable, par son choix de rejeter Dieu et la vie des hommes de la cité, devient l’indésirable, l’impuissant, le martyr que tous veulent posséder. Il servira d’exutoire aux désirs (Phèdre et son amour féroce pour ce beau fils), aux doutes, à la haine de chacun. La mise en scène de Renaud Cojo nous place d’emblée dans l’artère bouillonnante de chaque personnage et nous donne à entendre toute la force et la grâce de l’écriture de Sarah Kane.

Lara Ruhier (Zurban, Septembre 2000)

 

Sarah Kane était de ces êtres incapables de s’aveugler sur la dureté de notre condition. Après quatre pièces écrites avec une lucidité enragée, elle mit fin à ses jours. Très apprécié en Angleterre, son théâtre, qui révèle au grand jour nos misères les plus intimes, fait lentement son entrée sur les plateaux. Phaedra’s Love détaille –on s’en doute - la passion d’une reine pour son beau-fils. Mais celui-ci est un grand dépressif qui, avachi sur son canapé regarde de vieux péplums en se masturbant. Ce qui a le don d’exciter les ardeurs de la malheureuse Phèdre. Pour Sarah Kane, la tragédie naît du décalage entre la force irrésistible du désir et le maigre plaisir que procure son assouvissement. Mutine ou frappée de désespoir comme on l’est par la foudre, Claude Degliame offre toute l’étendue d’un talent subtil et généreux. Le jeune Renaud Cojo mène rondement son affaire. (...)

Joska Shidlow (Télérama, Septembre 2000)

Enfin, le théâtre de l’enfant terrible (et suicidé) des lettres anglaises passe la rampe ! Langue pure et tranchante, grand théâtre élisabéthain déglingué, bastringue de perspectives : Renaud Cojo, jeune metteur en scène, réussit là où d’autres, en France du moins, sont passés à côté. Affalé sur un sofa, Hippolyte (Thierry Frémont) a l’allure blasée d’un clochard de luxe, il avale canette sur canette et regarde un péplum en se masturbant. Sa mère, Phèdre (Claude Degliame) lui saute dessus comme une furie. L’inceste se cogne au mythe, le fait divers ne perd rien de sa violence, mais le dégoût de la vision sur petit écran, d’une foule en délire lynchant un criminel, n’a rien à lui envier. En une heure et douze minutes très exactement, le round laisse chaos.

Odile Quirot (Le Nouvel Observateur, Septembre 2000)

… A travers pièce comme toutes les précédentes, c’est la même détresse, le même appel d’une génération perdue qui se retrouve. En butte à un monde qui interdit toute illusion, toute utopie. Confrontée au même mal de l’impossibilité d’être alors que tout les horizons sont bouchés. Prenant prétexte de Phèdre, Sarah Kane revisite ici le mythe tragique d’une Angleterre de misère autant économique que morale. Les dieux sont morts. L’Olympe est glauque. Tout n’est plus que vain désir, consommation, jusqu’aux corps réduits à l’état de viande.
 Signée Renaud Cojo, la mise en scène pourrait virer au vulgaire, au complaisant. Elle se révèle d’une fidélité extrême au texte, sans compromis, sans concessions, jusque dans le scènes qui pourraient choquer alors que la mère et le fils se livrent à des actes d’amour que la morale réprouve. Mais, justement, ces actes ne sont pas d’amour. Ils ne sont que des gestes qui le miment sans pouvoir jamais l’atteindre, sans pouvoir échapper jamais au désert où se perd une humanité qui ne sait plus se donner, incapable de recevoir.
 Figure christique portant tous les maux et les péchés du monde sans plus y croire, Thierry Frémont est Hippolyte. Claude Degliame est Phèdre, toute de passion brûlante pour rien. Comédiens magnifiques de douleur et de désespérance, ils sont accompagnés de Lucien Marchal, Marie Vialle, Jean-Claude Bonnifait. Maîtres d’un jeu paradoxalement d’une délicatesse extrême jusque dans les accents les plus triviaux, les plus crus du texte, ils font résonner comme rarement une langue à la richesse extraordinaire, bouleversante, provocante parce qu’elle dit comme nulle le scandale.

Didier Méreuze (La Croix, Septembre 2010)

Un homme vautré sur un canapé mate la télé. Sur l’écran défilent des images du tournoi inoubliable dans Richard Cœur de Lion. Un coup de zapette, retour sur le film, notre bonhomme se masturbe. Survient sa belle mère, Phèdre (Claude Degliame, voix sourde, presque masculine, au phrasé comme à la gestuelle rigides et émouvants), et l’on comprend que le gars en question n’est autre qu’Hippolyte, son beau-fils (Thierry Frémont, excellent de bout en bout) et qu’elle aime. Tous les ingrédients de la tragédie ancienne sont là mais sous la plume de Sarah Kane, la transposition dans l’Angleterre thatchérienne sent le soufre, la poudre, le " No future", le désespoir comme seules réponses possibles au mal-être de sa génération…. Son écriture, d’une noirceur implacable, est d’une lucidité sans faille. On y décèle même de l’ironie tant elle met d’acharnement à montrer le monde dans toute sa laideur. Pas de parabole ou de métaphore avec des histoires à trois francs six sous : la comparaison n’est pas là. Sarah Kane montre le revers de la médaille et le peu de sens d’une famille royale en déliquescence. Comme si, en douce, elle nous murmurait que l’on a les Shakespeare que l’on mérite. D’où ce sentiment d’une quête éperdue d’une certaine conscience de soi à jamais perdue. 
La mise en scène de Renaud Cojo est d’une sobriété savamment distillée. Si le entrées et les sorties des acteurs évoquent avec force le socle de la construction classique, le dispositif scénique, presque rudimentaire, est balayé par des traits de lumière tantôt tamisés, tantôt violents. Quant à l’utilisation de l’image vidéo elle est, ici, plus qu’astucieuse, venant enrichir le propos sans jamais le détourner, ni redondante, ni inconvenante. Les personnages agissent alors comme des marionnettes, dans l’inconscience de leur désespoir, comme mus par des ressorts invisibles : leurs actes n’ont aucun sens et c’est ce non-sens qui les fait se mouvoir. Voilà pourquoi Phèdre se meurt d’amour, et non pas de devoir.

Zoé Lin (L’Humanité, Septembre 2010)



Equipe

Mise en scène : Renaud Cojo
. Assistante : Maury Deschamps. 
Avec : Jean - Claude Bonnifait, Claude Degliame, Thierry Frémont, 
Lucien Marchal, Marie Vialle.
 Scénographie : Philippe Casaban, Eric Charbeau, Renaud Cojo.

Conception lumière : Eric Blosse
. Régie lumière : Eric Blosse 
Conception son : Nicolas Barillot. 
Film: Renaud Cojo. 
Chef opérateur : Laurent Buchemeyer assisté de Benoît Arène
. Comédiens film : Valérie Ancel, Eric Bougnon, Véronique Caille, 
Léo Chaperon, Frédéric Foucault, Xavier Cantat, Gilbert Tiberghien, Jean - François Toulouse. 
Régie plateau : Nicolas Bogdanoff. 
Régie générale : Eric Blosse 
Communication, Administration : Thierry Rousseau



Vu à

La mémoire ne nous a pas permis de retrouver le calendrier précis de chacune de ces représentations
Théâtre Granit Belfort
, TNT Manufacture de Chaussures Bordeaux, Théâtre Arc-en-Ciel Liévin, Théâtre de la Bastille Paris, L’Heure Bleue Saint Martin d’Hères,
 Théâtre National de Toulouse


video : extrait :



 

portfolio :

 

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Photo : Xavier CANTAT

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Photo : Xavier CANTAT


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Photo : Xavier CANTAT



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