La Marche de l'Architecte (de Daniel Keene)

2002 - 2003



Production: Ouvre le chien,
 Festival d’Avignon, Espace Malraux scène Nationale de Chambéry, Théâtre National 
de Bordeaux-Aquitaine

 


Jugé à Nuremberg, où il plaida coupable, le nazi Albert Speer, architecte d’Adolph Hitler, fut condamné à vingt ans de réclusion à la prison de Spandau. C’est là que nous le rejoignons, mis à nu par l’auteur australien, Daniel Keene. Loin d’être une biographie, la pièce plonge au plus profond d’une conscience vide de remords et tente de d’explorer la folie d’un homme qui se déroba, jusqu’au bout, à la responsabilité de ses actes. Sans jamais franchir les murs de l’enceinte, Speer ne cesse de s’évader mentalement. 
Il marche dans le jardin, il marche, sans fin, et rallie les extrêmes du globe. Lorsqu’il discute avec ses compagnons, Hess, l’autre nazi, ou Casalis, pasteur aumônier, il déploie la même capacité à se soustraire à l’émotion. Mécanique fascinante que Daniel Keene observe et restitue en dialogues elliptiques, entrelacés des poèmes de Paul Celan, qui fut l’un des témoins essentiels de l’Holocauste. Le chant et le conte tracent, ainsi à la lisière de l’histoire un récit poétique. Le monstre gît dans son mensonge. La bête qui nos fait face, sur le plateau, est tapie, silencieuse, en chacun d’entre nous. Tout cela est affaire de conscience, et le théâtre, en l’occurrence, est le plus sûr chemin menant vers la lucidité.


Note de l'auteur

En écrivant La Marche de l'architecte, je n'ai pas tenté pas de commettre une espèce de biographie d'Albert Speer. À mon sens, une telle entreprise serait théâtralement inutile (j'ai vu trop de soi-disant "bio pièces" qui ne sont jamais que des articles de magazine sur papier glacé travestis en théâtre) ; plus important encore, un tel procédé reviendrait forcément au bout du compte à réduire les si nombreuses questions morales – amples et complexes – qui ont entouré la vie de Speer, des questions qui jusqu'à la fin de sa vie l'ont plongé dans la perplexité, qu'il ne pouvait pas embrasser, des questions qui, un demi-siècle plus tard, nous plongent encore dans la perplexité quant à la montée du nazisme et le rôle que Speer a pu jouer dans ses crimes.
La vie d'Albert Speer ne suffisait pas. Je ne pouvais pas savoir, finalement, ce qu'il pensait et ne prétendrais pas le savoir. J'ai soupçonné dans tout ce que j'ai lu de ses écrits, dans tout ce que j'ai lu de ceux qui lui avaient parlé, qu'il mentait, que toute sa vie il avait joué une comédie alambiquée qui médusait et satisfaisait ceux qui voulaient comprendre plutôt que condamner. Speer savait qu'ils voulaient comprendre. Je doute que lui ne l'ait jamais fait. Il a joué le rôle que lui a assigné un monde en état de choc, un monde souffrant, un monde qui voulait punir et se débarrasser de ses "monstres". 
Il était prêt à être l'un d'eux. Il était prêt à reconnaître sa culpabilité. Il était prêt à faire acte de contrition. Tout cela était parfaitement logique et c'était un homme très logique en des temps eux-mêmes de plus en plus logiques.
 Je n'étais pas prêt à le juger. Ce n'est ni mon rôle ni mon inclination. J'étais prêt à soumettre la figure que cet homme présentait à une simple interrogation théâtrale; à déchaîner autour de son image un libre jeu de certaines des forces – mythiques, historiques, affectives, politiques et morales –, qui ont contribué à le façonner indépendamment ou non de sa volonté. Il serait le centre, ses journaux de prison ma source principale pour l'élaboration de son personnage. Et en contrepoint j'inscrirais, non pas tant en opposition qu'en relation de tension harmonique, les poèmes de Paul Celan, Juif allemand et survivant de l'Holocauste, qui a cherché au cœur même de la grammaire allemande une façon de parler de ce qui était arrivé, à lui et aux siens,
 qui a cherché "une hache pour briser la mer gelée qui est en nous" et qui avait enfoui les plus profondes horreurs du crime le plus flagrant du XX° siècle.
 Le reste est comme une loupe à travers laquelle le public doit rayonner. Si le verre est taillé avec loyauté une rencontre aura lieu. Telle est mon invitation. Ce ne sera pas une rencontre facile. Le fascisme est encore vivant et bien portant. Le nazisme n'est pas de l'histoire ancienne. Des races entières, des croyances entières, sont encore des forces de résistance qui les rayeraient volontiers de la carte du monde.
 J'ai écrit une pièce de théâtre qui va peut-être rendre plus apparente une certaine angoisse. Ce pour quoi je ne présente aucune excuse. Mais une fois encore, qu'est-ce que le théâtre ?

Daniel Keene, janvier 1998

“Au centre d’une pensée échafaudée sur le principe de la raison et dont sa conscience semble parvenir à une flagrante vacuité, Albert Speer a choisi cette longue marche sans paysage. Une autre façon de s’évader, de poursuivre la fuite en avant loin de la condition d’humain. S’enfuir par les airs cette fois. 
Tirer des plans à vol d’oiseau. 
Mensonge permanent cerné par des portions d’espaces du possible. Sensation d’un vertige raisonné par strates aérées et dont le centre-Speer absorbe tel un trou noir les aspirations d’un repentir en construction. Archéologie de notre faute. 
Le tourment de cette conscience vidée est un paysage couvert de feuilles mortes dont l’humus féconde d’hypothétiques bourgeons d’un monde qui pourrait se refaire. Vingt ans de perspectives en attente et de retour sur soi. Le temps d’attendre et le temps d’être au temps. Cerner des espaces imaginaires. Par le feu, les âmes mortes manifestent encore leur présence et invitent à la parole. Le peintre Anselm Kieffer nous annonce les textures de l’isolement de l’âme vagabonde et du souvenir qui s’estompe face au poids de la responsabilité. Scénographie de l’air dans lequel l’âme jaillit, de la géographie mentale, du feu nourricier, enfin cette robe immaculée portée par des millions d’âmes mortes...
De cette réalité “historique” des personnages réels, il ne faudrait pas en tirer un principe d’anecdote, portant préjudice à la portée philosophique de notre propre monstruosité et dont nous pouvons affirmer d’une manière définitive, une connaissance palpable depuis plus de soixante ans. C’est qu’ici les fantômes du théâtre veillent à notre vigilance transposant le réel dans la matière même du poème en agitant la mémoire de nos propres consciences. Il ne s’agit pas de regarder Albert Speer comme un étranger à nous - mêmes. Entendre Speer c’est accepter notre humanité inhumaine. Le chœur antique et la voix du jeune chanteur agissent contre la déresponsabilisation de notre activité de spectateur vers le théâtre de nos évasions fautives.

Renaud Cojo, Janvier 2002


Extrait

Casalis: J'ai relu votre dossier plus j'en lis sur vous moins je vous cerne
. Speer: J'avais vingt-six ans la première fois que j'ai entendu Hitler prendre la parole j'en avais trente quand il a déposé le monde à mes pieds. 
Casalis: Vous êtes ici en raison de ce que vous avez fait
. Speer: J'étais parmi les chefs nul moyen de s'en cacher après la catastrophe de la défaite si la guerre avait été gagnée les chefs auraient revendiqué la victoire et ses récompenses comme leur appartenant…
Casalis: Pour ceux qui sont morts vous aviez gagné vous pouvez revendiquer la victoire sur les morts. 
Speer: Je n'ai assassiné personne. Casalis: Vous croyez à l'histoire ?
 Speer: J'en ferai partie
. Casalis: Une histoire qui sera écrite par ceux qui vous ont emprisonné
. Speer: Je me suis emprisonné tout seul j'ai avoué. Casalis: Je ne pense pas que vous ayez eu la moindre idée des aveux que vous faisiez. Speer: Un homme travaille quand son travail est achevé il se repose il pense à son travail aux bonnes choses qu'il a faites il est bon de travailler il ne fabrique pas de chênes ni les oiseaux qui chantent en eux ni les esprits qui peuvent demeurer en eux il fabrique les choses que les hommes peuvent fabriquer des choses pleines et utiles il travaille à des fins salutaires

Daniel Keene



Presse

Cojo déploie toute la panoplie de l’effroi sur le mode le plus austère, le plus allusif, le plus abstrait. On est intimidé et un peu surpris. On croyait que l’avant-garde c’était fini.

Frédéric Ferney (Le Figaro, Juillet 2002)

Une œuvre sensible, fugitive, inquiète. L’auteur, Daniel Keene, Australien, est d’évidence un poète. La mise en scène n’est qu’écoute, sans écorcher rien. Les acteurs sont remarquables de concision : ils font sourdre, du bout des doigts, un vide éternel. Dans le rôle de l’architecte Albert Speer, Maurice Deschamps nous donne, avec un sang-froid et un détachement qui touchent, osons le dire, le zénith, cet “homme absent de lui-même, de l’histoire, de la vie, de la mort.

Michel Cournot (Le Monde, Juillet 2002)

“Il est clair que Renaud Cojo, soucieux des nouvelles formes, vraisemblablement insatisfait devant toute variante du naturalisme, s’emploie à inventer une esthétique singulière, dans laquelle la musique et le son tiennent le haut du pavé. Cela conduit à une manière d’abstraction de la représentation. Ce n’est pas une tare en soi, bien au contraire”.

Jean-Pierre Leonardini (L’Humanité, Juillet 2002)

Dans la proposition de Renaud Cojo, l’angoisse de la tragédie s’échappe et s’harmonise, sublimée. Cojo se sert de la beauté sauvage du cloître des Célestins comme d’une friche. Il cisèle une scénographie comme les stratagèmes de “ce qui se passe dans la tête de Speer”. D’une folie à l’autre, le tragique se tisse de sentiments complexes autour d’un holocauste qui s’enroule en s’imposant inéluctablement. A la fois proche et sauvage, l’angoisse est dans la splendide horreur. En chacun.

Anne Constant  (Le Dauphine Libéré, Juillet 2002)

Exigeant, parfois aride, mais fascinant par sa construction et le force du texte qu’il porte, le spectacle de Renaud Cojo ne laisse personne indifférent. S’il interroge davantage la raison pure que les émotions, c’est que le fascisme est toujours vivant.

Antonio Mafra   (Le Progrès de Lyon, Juillet 2002)

La marche de l’architecte nous a intéressé à tous les points de vue. Il s’agit d’une œuvre sans dogmatisme qui nous avertit des dangers du fascisme. Le thème et l’écriture surprennent, mais aussi la mise en scène de Renaud Cojo, dans le grand espace du cloître, dont le premier étage est également utilisé avec une scénographie intelligente.(...) Ce fût agréable de découvrir un auteur et un metteur en scène méconnus.

Maria José Rague Arias (El Mundo, Juillet 2002)



Equipe

Mise en scène : Renaud Cojo. 
Assistante : Miren Lassus
. Scénographie : Claude Chestier. 
Création lumière : Eric Blosse. 
Création son : Nicolas Barillot. 
Création costume : Pascale Robin
. Directeur de chant : Patrick Marco. 
Construction : Franck Lagaroje. 
Régie plateau : Eric Dubroca
. Administration de production : Thierry Rousseau 
assisté de Anne Latournerie
. Avec : Albert Speer : Maurice Deschamps, 
Hess : Lucien Marchal (Création) et Bernard Blancan (Reprise)
, Casalis : Frédéric Leidgens. 
Le Chœur : Bruno Blairet. 
Le Chanteur : Gabriel Coin et Emmanuel Burgun (en Alternance)



Calendrier

31 03 2003 : Théâtre à Châtillon
30 03 2003 : Théâtre à Châtillon
17 01 2003 : Centre Culturel Leygues
13 01 2003 : Le Cratère
14 01 2003 : Le Cratère
10 12 2003 : Théâtre de l’Ephémère
21 11 2003 : Festival Novart
20 11 2003 : Festival Novart
19 11 2003 : Festival Novart
13.11.2002 : Espace Malraux
14 11 2002 : Espace Malraux
15 11 2002 : Espace Malraux
17 07 2002 : Cloîtres Des Célestins
16 07 2002 : Cloîtres Des Célestins
15 07 2002 : Cloîtres Des Célestins
13 07 2002 : Cloîtres Des Célestins
12 07 2002 : Cloîtres Des Célestins
11 07 2002 : Cloîtres Des Célestins
10 07 2002 : Cloîtres Des Célestins
09 07 2002 : Cloîtres Des Célestins

 

 

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Villeneuve sur Lot
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Festival d’Avignon
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video : extrait :


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Festival d'Avignon, cloître des Célestins (juillet 2002)

 

 

 

portfolio :

 

Design : Franck TALLON

Photo : Patrick VEYSSIERE


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